Yoanna

2e sexe

2019

On l’avait quittée en 2015 en “Princesse”, son troisième album, on retrouve Yoanna en guerrière sur la pochette de son dernier opus, “2e sexe”, ses yeux verts plantés dans les vôtres, réhaussés d’un grimage tribal. Un disque de combat où résonnent « des refrains sur fond de rébellion au creux de [ses] mains », comme elle le chante sur « Ni Dieu ni maître », autoportrait en creux de cette artiste libertaire.

On retrouve dans “2e sexe” les thèmes chers à cette auteure-compositrice-interprète, à commencer par la condition des femmes, elle qui n’a pas attendu #metoo pour affirmer son féminisme. Elle l’a chevillé au corps et à la plume, comme un « fondement » pour reprendre le titre de l’une de ses chansons dans laquelle elle pulvérise façon puzzle la théorie de l’instinct maternel (« une légende, un roman, une pure invention, une immense illusion basée sur du néant, un projet régressif qui perdure et perdure de mensonges en blessures, un piège à cons collectif ») et égratigne au passage ses congénères (« elle l’a porté si longtemps, il est la chair de sa chair, son paradis son enfer, son allié son passe-temps »).

Pour mieux défendre ensuite leur singularité, surtout quand elle dérange l’omnipotence masculine et les normes établies, dans le titre « Sorcière » : « Une tête féminine une tête qui dépasse / Et cette chevelure cette longue chevelure filasse / Elle soigne les malades, les malades ou les blessés / Elle aide les femmes, les femmes à avorter / Elle passe pas le balai elle le chevauche / Les attributs qui traînent elle vous les fauche », scande ainsi Yoanna dans un morceau référence au livre « Sorcières » de l’essayiste Mona Chollet, dont les écrits l’ont nourrie comme ceux de Virginie Despentes avant elle.

Avec la chanson qui donne son titre à l’album, elle convoque une autre grande figure du féminisme, Simone Beauvoir, pour raconter la violence physique et morale dans le couple (« Il déverse sa force il t’insuffle sa haine / Tu n’es rien d’autre qu’une matrice une côte en plus, des mamelles et des emmerdes posées sur un utérus »).

Il est aussi question dans “2e sexe” de harcèlement avec un titre sans équivoque (« Balance ») : « Quel que soit le décor il y a des loups dans tous les ports, il y a des porcs un peu partout ». En aparté, elle commente : « Ce qui m’a le plus choqué c’est à quel point on ne croit pas la parole des femmes, à quel point elle est remise en question, tout de suite, tout le temps, partout, y compris par nous, entre meufs ».

Yoanna chante aussi les injonctions faites aux femmes de rentrer dans un cadre bien genré et bien rangé dans « Pour une femme » (« T’as l’air équilibrée et épanouie, t’as voyagé du nord au sud et sans avoir trop de souci… pour une femme / Retourne donc dans ta cuisine faire des gâteaux pour tes copines/Occupe toi donc de ton corps essaie de faire un p’tit effort pour être belle, pour être de celles que l’on désire »). Et quand d’autres étirent sur tout un album sur les tourments d’une rupture amoureuse, elle évacue la question en une chanson (“Sortis de l’auberge”) en nous prenant à contrepied pour insister sur le « côté prise de tête et d’énergie » de la chose, explique-t-elle. « Nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge on va finir dans le décor à moitié barges sur l’autre berge/On se regarde et on aboie on patauge et on attend nos cheveux dans la soupe et nos doigts dans la prise ».

Yoanna, chanteuse « concernée » plutôt qu’« engagée » (« l’engagement c’est concret, c’est pour les gens qui vouent vraiment leur quotidien aux autres ») raconte aussi au fil de ses morceaux son effroi et sa rage face à une planète qui se décompose sous nos yeux : dans « Plastique », imaginé après la lecture d’un article sur le 6e continent, cette mer de déchets égarée dans le Pacifique et dans « La nuit s’est échappée », premier titre qu’elle a écrit et qui, sur fond de refrain désenchanté (« Il y a le sens de l’eau et le sens des affaires »), dénonce autant « la loi du pognon » que le flingage en règle des forêts et des espèces animales.

« Marche » s’écoute lui comme un pamphlet à l’ironie grinçante contre la notion de rentabilité et l’asservissement au travail (« Debout debout les traîne-savates les tire-au-flanc pas de solidarité pas d’assistanat mettez un costard et du parfum sous les bras / Travailler toujours plus travailler dans le vent travailler dans le froid »).

Enfin, dans « Laissez-nous » Yoanna réaffirme son indépendance, sa liberté liberté d’être et de faire : « Laissez-moi ma colère laissez-moi mes défauts laissez-moi ne rien faire ou parler aux oiseaux / laissez-moi être seule laissez-moi être sale laissez-moi être moche et proche de l’animal laissez-moi être seule laissez-moi être sale, laissez-moi… », implore-t-elle.

Pour accompagner ces textes sur lesquels sa voix grave joue en permanence sur les alternances de rythmes et de mélodies, Yoanna s’est appuyée sur son instrument fétiche et compagnon de composition depuis toujours, l’accordéon. Mais alors qu’il était identifiable dès les premiers accords sur les morceaux de “Moi bordel”, dans ce nouvel opus il est à la fois omniprésent et méconnaissable tant ses sonorités ont été assaisonnées et modulées. « Il y a plein de sons tordus, cassés, avec des effets qui fait qu’on ne reconnaît plus l’accordéon, confirme Yoanna. J’avais envie d’amener cet instrument connoté ringard, avec ce côté poussiéreux et vieilles chansons françaises dans un univers plus urbain ». Pari relevé haut la main avec la complicité du batteur Mathieu Goust, co-compositeur de cet album réalisé, une nouvelle fois, sous la houlette de Fred “Brain” Monestier.

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